Lettres de Jean Racine


En guise d’introduction…

Présenter Jean Racine semble malvenu tant son nom et ses chefs-d’œuvre sont inscrits depuis longtemps dans la littérature patrimoniale. Chacun a en tête quelques tirades de Phèdre Andromaque ou Bérénice. Ses écrits d’historiographe de Louis XIV sont plus confidentiels et, par leur nature – le récit des campagnes du roi – s’avèrent peu propices à l’épanchement. Les chances d’appréhender Racine intime sont réservées au genre épistolaire, dont l’influence sur l’expression personnelle n’est plus à démontrer. Les 225 lettres conservées de Racine sont encore peu connues du grand public, si ce n’est les 52 missives échangées avec son ami Boileau, à partir de 1687, qui ont fait l’objet d’études savantes. La réédition récente de la correspondance de Racine par Jean Lesaulnier1 permet de relire l’ensemble des lettres grâce auxquelles le lecteur suit la vie et la carrière de l’auteur, de ses ambitions premières d’une carrière ecclésiastique, qu’il entame à Uzès, à celles de dramaturge et d’historiographe.

Racine s’ennuie ferme au cours des années passées dans le Languedoc, « confiné dans un pays qui a quelque chose de moins sociable que le Pont-Euxin », allusion à l’exil d’Ovide (3 février 1662). Il badine volontiers avec son ami François Le Vasseur, ponctue ses propos de citations de Tibulle, du Tasse, de l’Arioste, de Virgile, Tacite ou Lucrèce selon le sujet, lui dit son attirance pour les jeunes femmes de la région, qu’il aime à décrire alors qu’il entame son noviciat, en 1662. Par exemple, cette demoiselle « fort bien faite et d’une taille fort avantageuse », qu’il trouve « fort belle », mais qu’il n’a vue que de loin :

[…] Son teint me paraissait vif et éclatant, les yeux grands et d’un beau noir, la gorge et le reste de ce qui se découvre assez librement en ce pays, fort blanc. J’en avais toujours quelque idée assez tendre et assez approchante d’une inclination : mais je ne la voyais qu’à l’église ; car, comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire […]. (À François le Vasseur, 30 avril 1662)

Il fait part avec humour de sa déconvenue quand il trouve enfin une occasion de parler à la jeune fille :

[…] sitôt que j’ouvris la bouche et que je l’envisageai, je pensai demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures, comme si elle eût relevé de maladie, et cela me fit bien changer mes idées. […] Pour vous dire la vérité, il faut que je l’aie prise en quelqu’un de ces jours fâcheux et incommodes où le sexe est sujet ; car elle passe pour fort belle dans la ville. (À François le Vasseur, 30 avril 1662)

Il tire cette conclusion philosophe, mi-sérieuse mi-légère, sur l’intérêt de l’événement dans sa propre évolution : « Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui me servit du moins à me délivrer de quelque commencement d’inquiétude ; car je m’étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement, et à ne me laisser pas emporter à toutes sortes d’objets » (ibid.).

Il relate des anecdotes plaisantes sur les habitants d’Uzès, dont la suivante, qui suggère que la province a pu inspirer le futur dramaturge :

On croyait qu’elle était grosse, et que la honte l’avait portée à cette furieuse résolution. Mais on l’ouvrit tout entière, et jamais fille ne fut plus fille. Telle est l’humeur des gens de ce pays-ci ; et ils portent les passions au dernier excès. (30 mai 1662)

Montrer l’exacerbation des passions, n’est-ce pas là le dessein de la tragédie racinienne quelque temps plus tard ?

La solitude ressentie à Uzès semble avoir retardé la création artistique. Racine confie ceci à François Le Vasseur, après avoir été incité par La Fontaine à écrire des poésies et du théâtre :

[…] Je cherche quelque sujet de théâtre, et je serais assez disposé à y travailler ; mais j’ai trop de sujet d’être mélancolique en ce pays-ci, et il faut avoir l’esprit plus libre que je ne l’ai pas. […] (4 juillet 1662)

Racine confirme à La Fontaine l’influence de l’éloignement de Paris dans l’inspiration artistique au cours d’une lettre qui se joue subtilement de cette assertion dans des strophes inspirées de l’histoire de Pyrénée et des Muses racontée par Ovide dans ses Métamorphoses :

Votre lettre m’a fait grand bien […] je m’imagine même être au beau milieu du Parnasse, tant vous décrivez agréablement tout ce qui s’y passe de plus mémorable ; mais je m’en trouve fort éloigné, et c’est se moquer de moi que de me porter, comme vous faites, à y retourner. Je n’y ai pas fait assez de voyages pour en retenir le chemin ; et ne m’en souvenant plus, qui pourrait m’y remettre en ce pays-ci ? J’aurais beau invoquer les Muses : elles sont trop loin pour m’entendre ; elles sont toujours occupées auprès de vous autres Messieurs de Paris. Il arrive rarement qu’elles viennent dans les provinces […]. (À La Fontaine, 4 juillet 1662)

L’échec de ses prétentions à une carrière dans l’Église ramène Racine à Paris en 1663. Les lettres reflètent l’évolution du poète débutant, qui sollicite les avis éminents de ses pairs, au dramaturge confirmé qui s’interroge sur le choix des mots et des tours de son Cantique II par exemple, ou sur la composition du dernier acte d’Esther. Boileau-Despréaux, maître en poétique, est son destinataire de prédilection en matière de correction, dans une réciprocité de pratique qui rappelle le caractère collaboratif de l’écriture au XVIIe siècle. La profonde amitié intellectuelle et littéraire qui les unit revêt aussi une dimension familiale par la confiance accordée par Racine à Boileau dans l’éducation de son fils aîné, Jean-Baptiste Racine. L’affection pour l’ami s’exprime quand Boileau est en cure à Bourbon. Racine s’inquiète de sa santé, suggère des médecines susceptibles de l’aider à recouvrer sa voix, réclame des lettres et des nouvelles :

[…] Adieu Monsieur. Je fais moi-même ce que je puis pour vous divertir […]. Si vous croyez que je puisse vous être bon à quelque chose à Bourbon, n’en faites point de façon, mandez-le moi : je volerai pour vous aller voir. (À Boileau, 8 août 1687)

La carrière théâtrale achevée, les lettres font le récit des campagnes militaires du roi au profit de longues descriptions. Le besoin de lettres amicales et, plus implicitement, celui de se divertir et de renouer, par l’intermédiaire de Boileau, au monde des Lettres, s’expriment :

[…] je vous écris au bout d’une table, environné de gens qui raisonnent de nouvelles, et qui veulent à tous moments que j’entre dans la conversation. […] Voilà bien du verbiage ; mais je vous écris au courant de la plume et me laisse entraîner au plaisir que j’ai de causer avec vous, comme si j’étais dans vos allées d’Auteuil. Je vous prie de vous souvenir de moi dans la petite Académie. […] Écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, et forcez votre paresse. Pendant que j’essuie de longues marches et des campements fort incommodes, serez-vous fort à plaindre quand vous n’aurez que la fatigue d’écrire des lettres bien à votre aise dans votre cabinet ? (À Boileau, au camp de Gévries, 21 mai [1692])

La pensée des siens ne quitte pas Racine qui dirige à distance l’éducation de Jean-Baptiste2, invité à privilégier ce que son père considère comme l’essentiel, l’amour de Dieu :

[…] Adieu, mon cher fils : dites à vos sœurs que je suis fort aise qu’elles se souviennent de moi, et qu’elles souhaitent de me revoir. Je les exhorte à bien servir Dieu, et vous surtout, afin que, pendant cette année de rhétorique que vous commencez, il vous soutienne et vous fasse la grâce de vous avancer de plus en plus dans sa connaissance et dans son amour. Croyez-moi, c’est là ce qu’il y a de plus solide au monde : tout le reste est bien frivole. (À Jean-Baptiste Racine, à Fontainebleau, 5 octobre [1692])

Le retrait progressif de ses activités voit Racine endosser la figure de patriarche, sous-jacente jusque-là. Le poète mène une vie retirée avec sa « petite famille » dont il donne des nouvelles à Jean-Baptiste. En 1698, Racine n’a plus le goût des déplacements et sa santé décline :

[…] Je ne crois pas que je fasse le voyage de Compiègne, ayant vu assez de troupes et de campements dans ma vie pour n’être pas tenté d’aller voir celui-là. Je me réserverai pour le voyage de Fontainebleau, et me reposerai cependant dans ma famille, où je me plais plus que je n’ai jamais fait. […] (À Jean-Baptiste Racine, 24 juillet 1698)

Racine aime à raconter à son fils de menues anecdotes, l’orage violent subi par sa femme et une de leurs filles en carrosse :

[…] Votre sœur, qui se crut perdue, ouvrit la portière et se jeta à bas sans savoir ce qu’elle faisait. […] On la remit dans le carrosse toute trempée et tout effrayée. Elle arriva à Auteuil dans cet état. M. Despréaux fit allumer un grand feu […] nous la ramenâmes à Paris à la lueur des éclairs. […] Elle se mit au lit en arrivant et y dormit douze heures durant, après quoi elle se trouva en très bonne santé. Il a fallu lui acheter d’autres jupes, et c’est là tout le plus grand mal de son aventure. […] (À Jean-Baptiste Racine, 12 septembre 1698)

Ou encore la visite à la foire de son épouse et de leurs enfants, l’éléphant qui suscite la peur, les poupées rapportées… (à Jean-Baptiste Racine, 19 septembre 1698). Le couple Racine veille sur ses enfants, et l’ancien amant de la Champmeslé rend un hommage touchant au dévouement de son épouse alors que sa propre mort approche3.

L’affection qui unit Racine aux siens (sa sœur Marie, sa cousine Marguerite Vitart) et son attache à La Ferté-Milon, fief de la famille, s’expriment régulièrement. Le poète demande des lettres régulières à Marie, mais aussi des lettres longues, qui lui apprennent le détail d’un quotidien auquel il n’assiste pas :

[…] Mandez-moi tout ce qui se passe à La Ferté-Milon, comme vous avez commencé, mais faites-le un peu plus au long que vous n’avez fait. Quand on écrit de si loin, il ne faut pas écrire pour une page. […]. C’est toute la prière que je vous fais, de m’écrire souvent et de vous souvenir de moi. […] (À Marie Racine, 3 janvier 1662)

Il s’évertue à vaincre le silence épistolaire de Marie, fâchée qu’il soit venu à La Ferté-Milon sans lui rendre visite, par la protestation hyperbolique de sa soumission et de son amitié pour elle :

[…] Mandez-moi ce qu’il faut faire, et s’il ne faut que vous écrire tous les huit jours, et faire un serment que, quand j’irai à La Ferté, ce qui ne sera de longtemps, je ne bougerai d’avec vous, je ferai tout cela du meilleur cœur du monde. […] (À Marie Racine, fin juillet 1661)

Il ne ménage pas ses efforts pour venir en aide au ménage de Marie, sous le sceau de la confidentialité. « J’ai remué ciel et terre pour vos intérêts », lui dit-il le 24 mai [1697]. Il exige que son beau-frère Antoine Rivière, l’époux de Marie, ne dise mot de ses actions pour lui faire retrouver sa commission :

[…] Surtout qu’il se garde bien de se vanter de mon crédit […]. Vous voyez bien, par toutes mes démarches, que je m’intéresse plus à vos affaires qu’aux miennes, puisque assurément je serais fort peu capable de faire pour moi toutes les sollicitations que je fais pour vous. […] (À Marie Racine, 24 mai [1697])

La famille reste une préoccupation majeure de Racine, et les dernières lettres sont pour l’essentiel écrites à Jean-Baptiste. « Je voudrais avoir pu mieux faire », lui écrit-il, un souhait touchant qui renvoie au peu de fortune de Racine. Déjà, en 1663, sa « chère sœur » Marie est la confidente de son attente d’une pension par Louis XIV quand il commence sa carrière de dramaturge :

[…] On vous aura dit peut-être que le roi m’a fait promettre une pension ; mais je voudrais bien qu’on n’en eût point parlé jusqu’à ce que je l’aie touchée. Je vous en manderai des nouvelles. Et cependant, n’en parlez à personne ; car ces choses-là ne sont bonnes à dire que quand elles sont toutes faites. Écrivez-moi, je vous prie ; car vos lettres me sont les plus agréables du monde. […] (À Marie Racine, 23 juillet [1663])

L’amour du père pour ses enfants, au nombre de sept, se formule indirectement dans des lettres adressées à d’autres, par exemple dans le récit de sa vive émotion lors de l’entrée en religion de sa fille Anne. Il se réjouit que celle-ci ressemble à sa propre tante, la mère Agnès Racine4, abbesse de Port-Royal des Champs : « Au moins quelqu’un de mes enfants vous ressemble par quelque petit endroit », écrit-il à la mère le 9 novembre [1698]. Racine avoue une préférence pour sa « chère fille aînée », Marie-Catherine, qui entre au Carmel en décembre 1696, et dont il souligne avec fierté la piété :

[…] il m’en a coûté beaucoup de larmes ; mais elle a voulu absolument suivre la résolution qu’elle avait prise. C’était, de tous nos enfants, celle que j’ai toujours le plus aimée, et dont je recevais le plus de consolation. Il n’y avait rien de pareil à l’amitié qu’elle me témoignait. Je l’ai été voir plusieurs fois ; elle est charmée de la vie qu’elle mène dans ce monastère, quoique cette vie soit fort austère ; et toute la maison est charmée d’elle. (À Marie Racine, 10 janvier [1697]).

L’affection paternelle s’exprime encore dans l’inquiétude qui sous-tend les recommandations à Antoine Rivière, à qui les époux Racine confient la garde de leur nouveau-né, Louis5, également dans l’application de Racine à donner à Jean-Baptiste la meilleure éducation possible. Volonté d’être le père dont il a manqué, par la disparition précoce de ses parents6 ? Nous nous garderons de toute analyse psychologique hasardeuse.

Les confidences sont d’autant plus précieuses qu’elles sont rares, qui plus est au XVIIe siècle, où l’effusion est impensable. Racine est un homme pudique, qui suggère plus qu’il ne dit, voire tait ses sentiments, à en juger par les lettres parvenues à la postérité. On retiendra cet aveu, alors que sa fille Anne a fait sa profession chez les ursulines, à laquelle il a bien sûr assisté : « je n’ai cessé de sangloter », dit-il à Jean-Baptiste (10 novembre [1698]). Les lettres familières confirment dans un autre registre que la scène la fidélité de Racine à la culture humaniste dans laquelle il fut élevé à Port-Royal7, manifeste dans les citations latines et italiennes qui ponctuent ses lettres, où vers et prose se mêlent selon le destinataire, et dans les nombreuses références livresques d’auteurs grecs et romains.

La correspondance entretenue avec la mère Agnès Racine montre que Racine n’oublie pas le monastère de son enfance malgré des années de rupture, et c’est là qu’il demande à être enterré, près du médecin de la communauté, Jean Hamon. En 1696, il agit non sans précautions pour venir en aide à Port-Royal des Champs, qui continue à subir l’hostilité de Louis XIV, ordonnateur de la destruction de la maison au début du XVIIIe siècle. Racine rend compte en détails de ses actes et discussions à la mère Agnès Racine, et il obtient finalement à la communauté qu’elle dirige le supérieur demandé (Simon Roynette).

L’attache à Port-Royal est sensible encore dans le souvenir ému de Pierre Thomas du Fossé, rencontré aux Petite Écoles de Port-Royal, de ses anciens maîtres, dont Pierre Nicole, ou dans la peine avouée d’être sans nouvelle de la sœur Le Féron en 1698. Son éducation, imprégnée de la culture augustinienne de Port-Royal, rend compte des goûts du poète en matière de lectures et de divertissements Romans et comédies sont des « niaiseries » auxquelles Jean-Baptiste doit accorder peu d’attention, au nom de la morale religieuse, des frais engagés par ses parents pour ses études, par égard aussi pour son père :

[…] Vous êtes engagé dans des études très sérieuses qui doivent attirer votre principale attention, et pendant que vous vous y êtes engagé et que nous payons des maîtres pour vous en instruire, vous devez éviter tout ce qui peut dissiper votre esprit et vous détourner de votre étude. Non seulement votre conscience et la religion vous y obligent, mais vous-même [devez] avoir assez de considération pour moi, et assez d’égard pour vous conformer un peu à mes sentiments pendant que vous êtes en un âge où vous devez vous laisser conduire. […] (À Jean-Baptiste Racine, 3 octobre [1694])

Le rappel à l’ordre invite à la prise en considération d’une réalité matérielle, à la soumission à la morale religieuse, mais il est aussi une incitation au respect que le fils doit à son père, qui l’invite à partager son éthique. Racine autorise Jean-Baptiste à « se divertir l’esprit », mais ajoute-t-il

[…] je serais inconsolable si ces sortes de livres vous inspiraient du dégoût pour des lectures plus utiles, et surtout pour les livres de piété et de morale dont vous ne parlez jamais, […] quoique vous soyez témoin du véritable plaisir que j’y prends préférablement à toute autre chose. […] (ibid.)

Les conseils de lecture et les avis relatifs au genre de vie que doit mener Jean-Baptiste relèvent d’une formation éducative, mais ils visent aussi à l’inscription du fils dans la filiation morale et littéraire de son père, dans un partage de valeurs communes8.

Sans doute doit-on aussi à Port-Royal les critiques directes du poète vieillissant des flatteries du monde, sa désapprobation de l’inclination de sa fille Madeleine à railler (24 juillet 1698), l’intransigeance et la franchise avec lesquelles il stigmatise les défauts de Jean-Baptiste, une pratique éducative directement transmise par ses maîtres des Petites Écoles. Trait de caractère, la pudeur est aussi une volonté de ne pas s’étendre sur des sentiments appelés à se dire par le genre épistolaire. Racine préfère s’interrompre plutôt que de ne pas garder sa parole, et l’on sait l’importance de la maîtrise des affects à Port-Royal, règle qui vaut pour les religieuses et, à degré moindre, pour les mondaines qu’elles conseillent.

Les lettres confirment la force d’un lien avec Port-Royal que Racine exprime avec vigueur dans l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal9, plaidoyer ardent en faveur de la communauté des Champs persécutée. Les lettres sont dangereuses, le dramaturge le sait. On devine les difficultés de sa position dès qu’il est question de Port-Royal, et dont témoigne sa lettre à Mme de Maintenon, le 4 mars 1698, alors que la rumeur de son « jansénisme » est venue aux oreilles du roi. Racine y proteste de sa « soumission d’enfant pour tout ce que l’Église croit et ordonne » et de sa fidélité à Louis XIV. Mais il rappelle aussi les « obligations infinies » qu’il doit à sa tante, la mère Racine, et il se justifie de l’aide apportée à Port-Royal des Champs, considérablement appauvri par la séparation avec la maison de Paris, décidée par Louis XIV. Expression de sa loyauté à celle dont il « n’ose presque plus compter sur [l]a protection », la lettre est aussi un lieu de défense du monastère et de ses « saintes filles » :

[…] J’appris même qu’on parlait d’ôter à ces pauvres filles le peu qu’elles ont de bien, pour subvenir aux folles dépenses de l’abbesse de Port-Royal de Paris. Pouvais-je, sans être le dernier des hommes, lui [la mère Racine] refuser mes petits secours dans cette nécessité ? […] (À Mme de Maintenon, 4 mars 1698)

L’expression du for intérieur offre à lire les valeurs de Racine, son sens de la famille, des responsabilités qui lui incombent, l’importance de l’amitié et des livres, des échanges savants, le goût du badinage étant plutôt le propre du jeune homme d’Uzès. Les lettres révèlent également sa lucidité sur le Monde et la Cour dans laquelle il évolue. Le courtisan – « à mon gré un métier assez ennuyant » – (15 ou 16 novembre 1663) n’est pas dupe et sait user de la rhétorique attendue. Aussi forme-t-il Jean-Baptiste dans cette voie et l’avertit-il des dangers des paroles ou des gestes dans un décor où les comportements sont scrutés en détails. Le désir d’une langue parfaite se devine dans la précision des demandes de relecture à Boileau. Chaque terme est choisi avec minutie, pesé, réfléchi, témoignant de l’exigence linguistique de Racine, que son éducation humaniste a sans doute favorisée :

[…] je voudrais seulement qu’aux jours que vous n’allez point au collège, vous pussiez relire de votre Cicéron, et vous rafraîchir la mémoire des plus beaux endroits ou d’Horace, ou de Virgile, ces auteurs étant fort propres à vous accoutumer à penser et à écrire avec justesse et netteté. […] (À Jean-Baptiste Racine, 14 octobre 1693)

La foi reste de l’ordre du privé. Si Racine confirme l’importance de la piété dans sa vie, sensible dans l’éducation de ses enfants et dans ses exhortations morales à Jean-Baptiste, il ne s’épanche pas sur ses propres sentiments de Dieu. La religion est « belle et noble », écrit-il à son fils dont la piété l’inquiète (21 juillet [1698]). On note de brèves confidences relatives à son rapport à Dieu : « Je commence à être d’un âge où ma plus grande application doit être pour mon salut » (16 juin 1698), topos sans doute, mais aussi conviction intime accrue au fil du temps. Une réflexion fait écho entre les valeurs de Racine et celles de Port-Royal dans l’importance commune accordée à la conscience, principe fondateur de la réforme de Port-Royal des Champs, et qui autorise à désobéir aux ordres des hommes quand ils s’opposent à ce que dit la voix du cœur, confondue avec celle de Dieu dans les écrits de la communauté. « Il n’y a rien de si doux au monde que le repos de la conscience », assure Racine à son aîné, (21 juillet [1698]), dans des mots qui rappellent ceux des moniales10.

Les appels aux prières, caractéristiques des correspondances dans la maladie ou quand la mort approche, souvent en termes de suppliques, sont absents. Racine avoue dès sa jeunesse son aversion de ces requêtes comme le montrent ces lignes à son cousin, alors qu’il s’excuse de ne pas avoir écrit à ses tantes religieuses :

[…] car que puis-je leur mander ? C’est bien assez de faire ici l’hypocrite, sans le faire encore à Paris par lettres. Car j’appelle hypocrisie d’écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion et ne faire autre chose que se recommander aux prières. Ce n’est pas que je n’en aie bon besoin. Mais je voudrais qu’on en fît pour moi sans être obligé d’en tant demander. […] (À Nicolas Vitart, 16 mai 1662)

Malade, Racine invite Jean-Baptiste à ne pas s’inquiéter pour lui et à penser à Dieu, conduite adoptée par Mme Racine dans ses lettres au même quand elle devient la plume de son mari, trop faible pour écrire. La peur de la mort est absente, ou bien tue par Racine. Vestige d’une éducation qui lui a appris que la communication avec le divin est l’affaire du cœur, dans le secret de la prière ? Indice d’une propension à la discrétion ? Le lecteur doit émettre des hypothèses sur ce point.

Les lettres ou extraits choisis révèlent des traits de caractère rarement retenus pour eux-mêmes, et pourtant féconds. Le style de Racine s’y exprime dans un brio singulier qu’est celui du registre intime, dans des accents qui changent au fil de sa propre carrière et au gré des évolutions de la vie familiale. Des clés de lecture de l’œuvre se dessinent, les difficultés d’une vie de courtisan se confirment, de même que la complexité de la relation entretenue avec Port-Royal, que le présent corpus n’a pas pour vocation d’expliciter. Présentes de manière fragmentée et brève, les passions chères au dramaturge se font entendre dans le genre épistolaire, mais elles sont d’une autre nature que celles représentées sur la scène, dont elles partagent l’intensité, pas la force destructrice. La voix du neveu, du frère, du père, de l’ami, de l’homme de lettres épris de littérature antique s’exprime avec constance et élégance, souvent avec une émotion contenue, au profit de moments de lecture remarquables.

  • 1. Nos références aux lettres de Racine (extraits ou lettres intégrales) sont issues de cette édition : Jean Racine, Correspondance, édition présentée, établie et annotée par J. Lesaulnier, Paris, Champion, 2017. J. Lesaulnier explique l’histoire de l’édition des lettres et le rôle majeur qu’ont joué les fils de Racine, Jean-Baptiste et Louis, dans la transmission de la mémoire de leur père. Voir aussi l’ouvrage majeur de G. Forestier, Jean Racine, Paris, Gallimard, 2006 et Jean Racine, 1699-1999, Actes du colloque du tricentenaire (25-30 mai 1999), G. Declercq et M. Rossellini (dir.), Paris, PUF, 2004.
  • 2. À 16 ans, Jean-Baptiste assume la charge de gentilhomme ordinaire du roi, obtenue pour lui par son père et il travaille au ministère des Affaires Étrangères. Il sera secrétaire d’État et remplira des missions diplomatiques.
  • 3. Voir dans le corpus qui suit la lettre du 24e octobre [1698].
  • 4. Agnès Desmoulins est d’abord pensionnaire puis religieuse à Port-Royal sous le nom d’Agnès de Sainte-Thècle Racine. Elle devient abbesse de Port-Royal des Champs de 1690 à 1700. Port-Royal est persécuté dès 1656 par le roi pour sa prise de position en faveur de l’Augustinus de Jansénius, ouvrage condamné par le pape. Les persécutions les plus violentes commencent en 1661, s’intensifient de 1664 à 1669, et aboutissent à la séparation de deux maisons qui composent Port-Royal par Louis XIV. Celle de Paris redevient de nomination royale, celle des Champs garde la possibilité d’élire son abbesse. Port-Royal des Champs, où sont réunies les religieuses résistantes à la signature du Formulaire dès 1665, est de nouveau persécuté en 1679, à la mort de la protectrice du monastère, la duchesse de Longueville, cousine du roi
  • 5. Voir la lettre à Antoine Rivière, le 8 novembre [1692] dans le corpus joint.
  • 6. Racine perd sa mère en 1641 et son père deux ans plus tard. Il est conduit à Port-Royal par Marie Desmoulins, sa grand-mère et tutrice, qui, devenue veuve, se retire à Port-Royal. Il est pensionnaire et élève des Petites Écoles des Solitaires de Port-Royal.
  • 7. Voir F. Delforges, Les Petites Écoles de Port-Royal. 1637-1660, préface de Ph. Sellier, Paris, Éditions du Cerf, 1985.
  • 8. Sur la formation de Racine, voir G. Declercq, « La formation rhétorique de Jean Racine » dans Jean Racine, 1699-1999, op. cit., p. 257-290.
  • 9. Cette œuvre secrète et inachevée de Racine est publiée au XVIIIe siècle grâce à ses fils, Jean-Baptiste et Louis, qui s’attachent à réunir les écrits de leur père. Voir l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal, édition établie, présentée et annotée par J. Lesaulnier, préface de Ph. Sellier, Paris, Champion, 2012.
  • 10. Port-Royal accorde une valeur particulière au psaume 118, sur l’observation de la Loi, et justifie, comme Blaise Pascal, ami du monastère où sa sœur Jacqueline est religieuse, la priorité de l’obéissance à Dieu et le devoir de désobéir aux hommes quand leurs ordres ne sont pas conformes à la loi divine. La Bible est citée en appui (Ac. V, 29 : « Il faut plutôt obéir à Dieu qu’aux hommes »). Voir Ph. Sellier, « Pascal et le psaume 118 », Port-Royal et la littérature, Paris, Champion, 1999, t. 1, p. 109-115.

Nous adoptons la présentation des lettres de J. Lesaulnier dans son édition de la Correspondance de Racine, Correspondance, Paris, Champion, 2017, et nous nous inspirons de ses notes pour notre propre annotation.

« Lettres de Jean Racine », éd. par Cousson Agnès, dans « Ego Corpus », Ecrisoi (site Internet), 2022, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/ego-corpus/lettres-de-jean-racine, page consultée le 31/01/2023.