Lire le Journal intégral de Julien Green

Entretien avec Alexandre de Vitry, par Simonet-Tenant Françoise

26 jan 2022


Le présent entretien est une version remaniée et augmentée d’un dialogue ayant eu lieu le 26 janvier 2022 dans le cadre de l’atelier « Perspectives croisées » du CELLF entre Alexandre de Vitry, MCF à Sorbonne Université, et éditeur du Journal intégral de Green (en collaboration avec Carole Auroy, Guillaume Fau et Tristan de Lafond) et Françoise Simonet-Tenant, professeure à Sorbonne Université.

Histoire éditoriale

Le Journal intégral de Julien Green, édité dans la collection « Bouquins1 », ne compte pas moins de 3 475 p., réparties en trois tomes dont le premier a paru en 2019 et les deux suivants en 2021 : t. I 1919-1940 (1330 p.), t. II 1940-1945 (1111 p.), t. III 1946-1950 (1033 p.). Les éditeurs scientifiques sont, pour le premier tome, Guillaume Fau, Alexandre de Vitry et Tristan de Lafond, auxquels s’ajoute Carole Auroy pour le deuxième et le troisième tome.

Le titre, Toute ma vie, donné aux tomes II et III, est celui choisi par Green dans son journal à la date du 10 juin 1944 : « Relu plusieurs volumes de mon journal. Je voudrais les faire imprimer intégralement, ces petits carnets beiges. Je donnerais à ce livre le titre de Toute ma vie. Je continue à croire que c’est un des documents les plus singuliers qui aient jamais été écrits2. »

Rappelons les étapes de l’histoire éditoriale du Journal de Green. Celui-ci a tenu son journal de 1919 jusqu’en 1998 (même si la systématicité de l’écriture diariste ne s’est véritablement installée qu’en 1926), et publié une grande partie de son journal de façon anthume : le premier volume (1928-1934) en 1938, le deuxième (1935-1939) dès 1939, le troisième (1940-1943) en 1946, etc. Il poursuivra jusqu’à sa mort cette pratique feuilletonesque (selon l’expression de Philippe Lejeune) de la publication de son journal. Un rapide résumé : de 1938 à 1976, dix volumes paraissent aux éditions Plon qui couvrent les années qui vont de 1928 à 1976 ; de 1982 à 1992, cinq volumes paraissent aux éditions du Seuil qui vont de 1976 à 1990, auxquels s’ajoute La Fin d’un monde, le journal de juin 1940 ; de 1993 à 1996 paraissent chez Fayard les trois derniers volumes publiés de façon anthume : un volume correspond aux années 1919-1924 ; les deux autres couvrent les années 1990-1996. Après la mort de Julien Green en 1998 paraissent enfin deux volumes : l’un chez Fayard en 2001 qui correspond aux années 1996-1997, le second chez Flammarion qui correspond aux années 1997-1998. Mais ce n’est pas tout. À cette publication feuilletonesque s’ajoutent des rééditions du journal : les années 1928-1954 occupent trois tomes des Œuvres complètes parues chez Plon entre 1954 et 1960 ; quelques années plus tard, Plon publie les années 1928-1966 en deux volumes ; enfin, les Œuvres complètes de Green paraissent dans la collection de la Pléiade de 1972 à 1998 : le Journal (1926-1981) y occupe trois des huit volumes.

L’initiative d’une nouvelle édition supposait un apport inédit suffisamment important pour donner naissance à ce que Guillaume Fau nomme « l’autre Journal3 ». Il s’agissait effectivement de réaliser cette fois-ci une édition intégrale. Green n’a jamais caché qu’il ne publiait que partiellement son journal, mais ne s’était pas opposé à une publication intégrale, à condition qu’un délai de cinquante ans se soit déroulé depuis les événements relatés. Le fils adoptif de Green, Éric, disparu en 2015, avait signifié à Tristan de Lafond, qui est à la fois son ayant-droit et celui de son père, la possibilité d’entreprendre sans plus attendre l’édition intégrale des années 1924-1950. L’édition réalisée dans la collection « Bouquins » comprend également une autobiographie spirituelle, insérée en annexe du tome II, rédigée du 19 juin 1941 au 21 février 1944 – l’échelonnement des dates de rédaction figure dans ce texte rétrospectif.

1919-1950 : trois décennies d’écriture diaristique

Les trois tomes publiés aux éditions Laffont correspondent aux années 1919-1950, soit d’un point de vue biographique : les études de Green à l’université de Virginie jusqu’à son retour à Paris en 1922, l’entrée dans sa vie de Robert de Saint Jean à partir de novembre 1924, les débuts et le développement de la carrière de romancier, l’exil aux États-Unis de juillet 1940 à septembre 1945, la mobilisation au cours de cette période dans l’armée américaine, l’après-guerre et la réinstallation à Paris, la reprise de la vie mondaine et culturelle, la fréquentation croissante des religieux et à la fin de la période couverte par cette édition, le rôle de Louis Jouvet pour conduire Green vers l’écriture dramatique ainsi que la rencontre de celui qui deviendra son fils adoptif.

La presse, émoustillée par la liberté d’écriture du premier tome a souligné le contraste entre ce tome où Green décrit avec une crudité qui peut aller jusqu’à l’obscénité sa vie sexuelle et les deux tomes suivants, qui répondraient de nouveau aux règles de bienséance ; ce contraste existe mais de façon peut-être moins marquée qu’il n’a été dit. Et surtout, il s’explique par divers facteurs :

– D’abord, Green commence de publier lui-même son journal en juillet 19384. Dès lors, l’écriture diariste va perdre une forme d’innocence, ce que Green reconnaît lui-même : « Dès que je me sens écrire pour l’imprimeur, je me demande si telle expression me serait venue sous la plume et non telle autre un peu moins surveillée, un peu plus humble. Je regrette le débraillé d’autrefois […]5 » ;

– La guerre est de toute évidence une scission dans l’existence de Green (« Entre ma jeunesse et moi, il y a désormais un abîme qui est la guerre6 ») et les exigences de « l’homme spirituel7 » font retour8 ;

– Si, dès le retour en 1940 aux États-Unis, la vie sexuelle se fait beaucoup plus discrète dans le journal, c’est également par précaution : « Mécontent de ce journal où je ne fais voir de moi que les côtés les plus favorables, et cela, bien malgré moi ; ma vie sensuelle n’y tient aucune place, mais je ne voudrais pas que ces pages tombent entre les mains de curieux, et je n’ai pas plus ici qu’à Baltimore, un seul tiroir qui ferme à clef9. »

Cette édition nous conforte dans l’idée que le journal de Green est l’un des classiques du genre au xxe siècle : l’inscription dans une tradition (Green est un lecteur des journaux de Pepys, des Goncourt10, d’Amiel ), la position du diariste à la fois dans le monde et en retrait, le goût revendiqué de la vérité, le souci constant de sauvegarder le manuscrit du journal, la bigarrure d’un journal généraliste alliant l’extime (les voyages, les mondanités, la vie littéraire et, en cette période tragique, les tensions internationales11, la guerre et le choix précoce par Green du camp gaulliste) et l’intime (les rêves, l’attachement à Robert de Saint Jean, les émotions esthétiques12 et l’« amour immodéré de la beauté13 », la vie sexuelle, le sentiment religieux et des instants épiphaniques où la présence de Dieu lui est sensible), la dimension métadiscursive de ce texte et sa portée métaphysique. Tout grand journal est une méditation sur le mystère du temps : à la fois l’obsession d’échapper à la « mort partielle de [son] être14 » en sauvant quelque chose du temps qui ne sera plus, et la conscience qu’on est aveugle à son présent, à savoir qu’on ne peut décrypter sa vie qu’en la relisant : « Cette journée qui me paraît sans intérêt maintenant me paraîtra tout autre, dans un an ou deux, quand je relirai cette page. C’est peut-être la seule raison pour laquelle je veux essayer de tenir un journal15. »

Il me semble que le journal gagne en intensité grâce à cette édition car les tensions qui l’animent sont manifestes. On observe une double polarité de l’écriture : d’une part, la toute-puissance du désir et des plaisirs sexuels16, d’autre part, l’attrait de Green « pour toutes les choses du domaine religieux17 » et sa fascination pour la sainteté ; entre ces deux pôles incandescents, le point indispensable d’équilibre, l’amour de et pour Robert de Saint Jean, à la fois constamment et pudiquement évoqué.

Ce que certaines des pages inédites mettent en évidence, c’est l’élégance et la rigueur morale du diariste, conscient que ce n’est pas sa seule vie qu’il expose en publiant son journal mais également la vie des autres (il consulte par exemple Gide et Cocteau avant la publication de son journal pour leur montrer les passages les concernant) ; la rigueur, on la retrouve aussi dans l’image que Green donne de lui-même : il ne s’épargne ni ne s’avantage ni ne s’autoflagelle. La rigueur est également stylistique : une écriture apparemment limpide, précise, sans préciosité ni artifice, refusant l’abstraction.

Faire du journal manuscrit un livre : principes éditoriaux

Transformer un journal manuscrit en livre n’est pas aisé. Le soin apporté à l’édition est manifeste. Les inédits sont composés en police de caractères bâton et en italique. Un système simple de codes signale les passages manquants – parce qu’ils ont été découpés –, les passages illisibles ou encore les passages déchiffrés bien qu’ils aient été caviardés. Le lecteur a donc une sorte de vision schématique de l’état du manuscrit et se rend compte, par exemple, que les coupures sont beaucoup plus nombreuses dans le premier tome que dans le deuxième. Enfin chaque tome se termine par une description matérielle extrêmement précise des manuscrits. Ainsi les cahiers qui correspondent au deuxième tome sont de véritables albums qui abritent quantité d’objets : lettres, coupures de presse, fleurs séchées, programmes, photos, etc., comme si la sauvegarde de la mémoire nécessitait de redoubler l’écriture par des traces matérielles.

La résurrection du vrai journal ?

Françoise Simonet-Tenant : Alors que son Journal 1889-1939 allait paraître dans la Bibliothèque de la Pléiade en mai 1939, André Gide, qui revoyait les épreuves, nota : « Avant de quitter Paris, j’ai pu achever de revoir les épreuves de mon Journal. À le relire, il me paraît que les suppressions systématiques (du moins jusqu’à mon deuil) de tous les passages relatifs à Em., l’ont pour ainsi dire aveuglé18. » Peut-on également appliquer cette observation au journal de Green ? La publication jusqu’alors partielle (avec la mise au secret du contenu sexuel) aurait-elle « aveuglé » le journal de Green ?

 

Alexandre de Vitry : Assurément, le journal publié de Green est au moins aussi « aveugle » que celui de Gide, sinon plus. Mais Green ne s’en rend pas compte rétrospectivement, lui, à la relecture, car cet aveuglement est conscient, volontaire, et régulièrement commenté par lui-même, dès le départ. C’est presque un principe poétique, un principe d’écriture qui régit tout le Journal publié (mais aussi le manuscrit, puisque Green sait qu’il ne publiera pas le texte tel quel quand il l’écrit) – le 17 novembre 1968 (période dont nous n’avons pas encore établi le texte « intégral »), il écrit par exemple : « Dans un gros livre comme ce Journal, tout ne peut être bon. Il n’y a que quelques phrases à garder ici et là. »

Par ailleurs, cet « aveuglement » diffère aussi de celui de Gide dans la façon même dont il opère. Chez Gide, il s’agit de protéger la personne d’Emmanuelle-Madeleine, mais Robert de Saint Jean, lui, l’être aimé, a un statut différent chez Green : il est à la fois souvent mis de côté, en particulier lorsqu’il s’agit de scènes sexuelles ou de confidences amoureuses trop explicites, trop lyriques, trop répétitives, mais il reste très présent dans le Journal publié, sa vie apparaissant au lecteur comme inséparable de celle de Green, même si le texte reste très pudique à ce sujet. De plus, dans le manuscrit, Robert apparaît comme le destinataire même du Journal, de nombreux passages lui étant directement adressés, à la deuxième personne du singulier – et en effet Green lui faisait régulièrement lire le texte. La relation entre Gide et sa femme est bien différente, faite de beaucoup de distance, de méfiance, de malentendus et parfois d’hostilité. L’autocensure à laquelle se livre Green a quelque chose de beaucoup plus serein et, paradoxalement, transparent, que celle de Gide – qui se redouble d’ailleurs de la censure de Madeleine elle-même, lorsque celle-ci a brûlé les lettres de son mari.

À cela, il faut ajouter une autre spécificité, qui est que « l’aveuglement » du journal ne concerne pas seulement la vie sexuelle, loin de là. C’est aussi, tout d’abord, pour des raisons évidentes de discrétion, la vie littéraire et mondaine dans son ensemble, que Green a édulcorée ou coupée, mais surtout, notamment à partir de 1940, une grande partie des considérations spirituelles ou théologiques du journal. Par l’autocensure, Green resserre le spectre du Journal, il l’allège aux deux extrêmes, du côté de la chair et du côté de l’esprit. Là encore, c’est une sorte de principe d’écriture qui en découle, le Journal anthume se caractérisant par une forme de retenue, d’élégance, de tact qui contribue à son charme, même si Green n’en est pas satisfait : il exprime très régulièrement sa frustration à se présenter sous un jour trop sage, trop modéré, trop maître de lui-même, alors qu’il est traversé par tant de passions, aussi bien charnelles que mystiques.

Toute la question est de savoir alors quel statut Green accordait à ce journal « désaveuglé », rendu à son entièreté, qui paraîtrait après sa mort. Sur ce chef, il a beaucoup varié. Parmi les nombreux exemples de cette oscillation de Green, on peut prendre l’exemple de la première page de Todo es nada, l’autobiographie spirituelle inédite que nous avons reproduite en annexe du tome II, et qui se présente ainsi (ces lignes figurant sur la deuxième de couverture du cahier manuscrit) :

Je désire que ce livre soit publié aussitôt qu’il se pourra après ma mort.

Julien Green

Ce livre dans sa forme présente n’est pas publiable et je demande qu’on ne l’imprime jamais in extenso, mais on peut y trouver quelques renseignements utiles à ceux que ma vie intéresse.      
Il y a dans ce récit quelques erreurs de dates dues au fait qu’en Amérique, en 1942, je n’avais pas les documents nécessaires pour bien situer les faits dans le temps. Par exemple ma confirmation.

Décembre 1961.

Par la graphie et par le contenu, on voit bien que les deux notes ont été écrites à des époques différentes. Fallait-il se fier à la note la plus tardive, et ne pas publier le texte (note qui, par les précisions chronologiques qu’elle apporte, est pourtant bien adressée à un lecteur) ? Il nous a semblé que non : sur ce sujet, Green a toujours pensé une chose, puis l’autre, mais ce que le fonds permet de constater de façon manifeste, c’est que, même si l’auteur (ou son fils adoptif Éric, il est souvent difficile de trancher) a détruit certaines pages, et également ses nombreux dessins, il a dans l’ensemble persisté dans le choix de conserver tous ces cahiers – comme ce Todo es nada. Ce geste seul suffit à donner au journal « désaveuglé » sa légitimité.

En 1997, dans les derniers moments du Journal anthume, Green écrit encore : « Je me suis demandé ce matin ce que deviendra ce journal après ma mort. Il faudrait le confier à un ami (le Ciel m’en préserve ! Les amis brûlent tout) mais à un ennemi, à un homme résolu à nuire à ma mémoire (ce que je m’en ficherais, par exemple). Il n’en ferait pas sauter une ligne. » Notre équipe, bien sûr, n’a pas cherché à « nuire » à Green, mais néanmoins, c’est bien l’attitude de cet « ennemi » que nous avons adoptée, comme le Max Brod de Kafka ne brûlant pas ce qu’il a pourtant promis de détruire.

Les choix éditoriaux

Françoise Simonet-Tenant : Cette édition vise à respecter le critère philologique admis selon lequel la dernière édition d’un texte revu par son auteur fait autorité. De ce fait, l’édition s’appuie sur le texte tel qu’il a été établi par Green auquel s’ajoutent, dans une autre police de caractère, les inédits. C’est donc une construction éditoriale : le livre-journal conçu par Green est grossi des inédits qui ont été jugés « porteurs d’une information qui avait été écartée19 » par Green. Cela revient génétiquement à hybrider deux états du texte. De là, une première question, cette hybridation ne court-elle pas le risque du composite ? Par ailleurs, dans certaines entrées, j’ai l’impression que l’apport de l’inédit suscite un effet d’écho. Je prends pour exemple l’entrée du 29 octobre 192920 qui rend compte d’une conversation entre Green et Curtius sur la vie littéraire. Green cite une conversation qu’il a eue avec Curtius :

« Et Gide ? – Gide manque de grandeur. » J’ai entendu dire la même chose à Malraux, mais d’une façon plus brillante. Comme je dis à Curtius les difficultés que j’éprouve à écrire un roman, il me répond : « Vous auriez dû être un poète », sans savoir à quel point il dit vrai.
Curtius me disait que tout homme digne de ce nom a un destin et qu’une grande partie de ses efforts aboutissent à la connaissance de ce destin21.

Curtius me raconte que la brouille de Gide et de Cocteau a eu pour origine une tentative amoureuse de la part du dernier sur la personne d’Allégret, ou tout au moins un vif sentiment manifesté trop clairement. Mais, selon lui, Gide n’est plus jaloux à présent. […] Curtius me dit aussi qu’il a été voir Joyce avec qui il a eu une conversation de deux heures, et l’a quitté convaincu que Joyce était le plus grand écrivain d’Europe. Pourquoi Gide n’est-il pas grand ? me dit-il plus tard. C’est ce que plusieurs se demandent. Quant à moi, je pense que c’est parce que sa vie entière gravite autour de la petite aventure de rue. D’autres ont l’horizon bouché par le dôme de l’Institut, lui par une simple pissotière, et au fond c’est peut-être plus honorable. […]   
Grand dégoût de moi-même tous ces jours-ci. Comme je disais à Curtius toutes les difficultés que j’éprouve à écrire, à trousser un livre qui ne soit ni un roman, ni une autobiographie, il me répond : vous devriez être un poète, ce qui me semble fort intelligent de sa part
22.

Il me semble que ce qui est présenté comme une suite est en fait la répétition du même texte, mais dans sa version non expurgée : on conviendra que cette version (lignes en italique) est plus savoureuse. Il est donc complexe d’éditer un journal dont le texte a été établi pour la publication par l’auteur lui-même, et dont on possède également le manuscrit dans sa forme originelle. C’est d’ailleurs le problème auquel se sont heurtés les éditeurs du journal des Goncourt. Edmond de Goncourt publie de son vivant son journal (premier volume publié en 1887 chez Charpentier) dans une version écourtée et toilettée, mais conserve soigneusement par-devers soi le manuscrit énorme de ce journal. Dans les années 1950, Robert Ricatte s’attelle à l’édition intégrale du journal des Goncourt et, à certains moments, procède à un tressage entre le manuscrit et l’édition publiée du vivant d’Edmond de Goncourt. Au début des années 2000, Jean-Louis Cabanès et son équipe remettent l’ouvrage sur le métier, décident de faire une édition à partir du seul manuscrit tout en republiant, en annexe de cette nouvelle édition, le texte de l’édition Charpentier, ce qui donne au lecteur la liberté de comparer les deux éditions, solution de luxe qui n’est possible que dans une édition de type universitaire. Néanmoins, et j’en viens à une autre question, n’aurait-il pas été envisageable de concevoir une édition du journal de Green à partir du seul manuscrit ?

Alexandre de Vitry : En ce qui concerne les redites, les chevauchements, ils sont parfois tout simplement liés à notre inattention – ici par exemple, il aurait fallu davantage couper, à l’évidence, et le même problème se rencontre ailleurs. Cela s’explique par les discussions, et parfois les négociations serrées, entre nous, au sein de l’équipe éditoriale, surtout lorsque les versions publiée et manuscrite divergent tout en se recoupant, comme c’est le cas ici, et parfois (heureusement plutôt rarement) il en a résulté quelques redondances.

Le principe que nous avons adopté est en effet un principe philologique, mais hybride, puisqu’il tient à la fois compte de la dernière version publiée par l’auteur, selon la règle philologique traditionnelle, et du manuscrit (qui est souvent un « premier jet », sans remaniement aucun, plus rarement une mise au propre), dans une perspective génétique. Les deux principes entrent souvent en conflit, et nous avons essayé de régler au cas par cas ces problèmes de concurrence entre les deux versions – parfois en reproduisant l’autre version, la moins « essentielle », en note. Les discussions entre nous se sont souvent faites mot par mot, ligne par ligne, d’autant que la frontière est parfois difficile à tracer entre les remaniements stylistiques et les autocensures. Mais nous avons fait au mieux pour obtenir le texte le plus équilibré possible entre ces deux exigences, philologique et génétique, ou, pourrions-nous dire, littéraire et documentaire.

Il est vrai que nous aurions également pu publier le texte du manuscrit seul – comme cela a par exemple été le cas pour le Journal de Léon Bloy, l’édition dans la collection « Bouquins », en 1999, suivant entièrement le texte publié par Bloy de son vivant, tandis que celle entamée par les éditions L’Âge d’homme depuis 1996 ne restitue que le texte des manuscrits (l’une et l’autre sous la direction de Pierre Glaudes). C’est même ce que certains d’entre nous auraient davantage souhaité, mais le parti philologique se défendait aussi : sur le plan éditorial, le Journal intégral n’a pas supprimé purement et simplement l’ancien Journal publié, mais il en prend forcément un peu la place, d’autant qu’il a permis un retour des lecteurs vers Green. Or les remaniements de l’auteur apportent la plupart du temps une valeur indiscutable au texte, et les laisser de côté aurait posé également un problème. Quel que soit le choix adopté, on aurait eu affaire à un texte plus ou moins mutilé, d’où la solution mixte que nous avons adoptée.

On peut regretter, mais peut-être d’autres éditeurs y remédieront-ils un jour, que le texte brut, documentaire, ne soit pas disponible (sauf à l’état manuscrit, à la BnF), d’autant que c’est dans cet esprit que Green a commencé à tenir son journal, en particulier pour son versant érotique. Le 28 décembre 1930, il disait à Robert de Saint Jean qu’il souhaitait que « [s]on journal et [s]es dessins fussent envoyés après [s]a mort à l’institut Hirschfeld », car « là seulement ils seraient en sûreté ». Le premier destinataire (imaginaire, certes) du journal est donc un institut de sexologie (détruit en 1933 par les nazis) : le journal a dès le départ une valeur assumée de témoignage, de document brut, en prise directe avec l’existence quotidienne, sans le filtre de la réécriture et de l’autocensure. Ce Journal, avant d’être une œuvre d’art policée, mesurée, retravaillée, est d’abord un texte imparfait, certes, mais qui par cette imperfection même fait sentir le corps de l’écrivain, une existence au jour le jour, au contact avec d’autres corps. Une lecture du seul manuscrit en rend encore davantage compte, mais nous avons tâché d’intégrer le plus possible cette dimension-là, plus incarnée, plus heurtée, au « journal intégral » que nous présentons au public.

  • 1. Fondée en 1979 chez Robert Laffont par Guy Schoeller, la collection « Bouquins » est devenue depuis début 2021 une maison d’édition à part entière. La collection « Bouquins » est devenue « la collection ».
  • 2. Julien Green, Toute ma vie. Journal intégral ** 1940-1945, Paris, Bouquins, « La Collection », 2021, p. 611.
  • 3. Guillaume Fau, « L’AUTRE JOURNAL », dans id., Journal intégral* 1919-1940, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2019, p. XXI.
  • 4. Voir Julien Green, Journal intégral* 1919-1940, op. cit., p. 1199 ( 23 août 1938) : « Reçu un assez grand nombre de lettres au sujet de mon journal qui a paru en juillet ; elles me décident à donner sous peu le second volume. »
  • 5. Ibid., p. 1230 (5 février 1939).
  • 6. Id., Toute ma vie. Journal intégral ** 1940-1945, op. cit., p. 6 (29 juillet 1940).
  • 7. Tristan Lafond, « Préface », dans Julien Green, Toute ma vie. Journal intégral ** 1940-1945, op. cit., p. VI.
  • 8. Voir Julien Green, Toute ma vie. Journal intégral ** 1940-1945, op. cit., p. 125-126 (27 juin 1941) : « Un des plus grands faits de ma vie, je commence à le comprendre aujourd’hui, c’est qu’au printemps de 1939, je suis passé brusquement du plan naturel au plan surnaturel, ou plutôt, j’ai franchi une porte. »
  • 9. Ibid., p. 135-136 (6 août 1941).
  • 10. Voir Id., Toute ma vie. Journal intégral ** 1940-1945, p. 264 (29 juin 1942) : « Ces jours-ci, je me suis replongé dans le Journal des Goncourt. […] Peut-être m’a-t-il donné l’idée de tenir moi-même un journal. »
  • 11. Voir id., Journal intégral* 1919-1940, op. cit., p. 1212 (16 septembre 1938) : « Ce perpétuel état de danger de guerre paralyse tout, mais que faire et où aller ? »
  • 12. Voir id, Toute ma vie. Journal intégral ** 1940-1945, opcit., p. 51 (12 novembre 1940) : « La peinture est un des grands refuges contre le siècle. »
  • 13. Ibid., p. 18 (11 août1940).
  • 14. Id., Journal intégral* 1919-1940, op. cit., p. 298 (5 octobre 1931).
  • 15. Ibid., p. 67 (9 avril 1926).
  • 16. Voir id, Journal intégral* 1919-1940, op. cit., p. 115-116 (29 mars 1929) : « Mes désirs me brûlent. Je ne pense qu’à faire l’amour, à baiser de jeunes garçons. La seule vue de deux genoux nus me jette dans un état de langueur que je ne peux rendre. Et il faut vivre avec cela. » Voir id., Toute ma vie. Journal intégral** 1940-1945, op. cit., p. 4 (26 juillet 1940 ) : « Mes lectures, mes études, presque tous mes écrits sont en quelque sorte disputés à cette encombrante lubricité qui m’empêche d’aller de l’avant. » (Ibid., p. 22 – 17 août 1940) : « Tout m’éloigne de mon temps et du monde. Ce qui complique tout, ce sont les terribles exigences de l’instinct sexuel, instinct si puissant chez moi qu’il se mêle à tout. »
  • 17. Id., Toute ma vie. Journal intégral ** 1940-1945, op. cit., p. 11 (2 août 1940).
  • 18. André Gide, Journal 1889-1939, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1951, p. 1331 ( 26 janvier 1939).
  • 19. Guillaume Fau, « L’AUTRE JOURNAL », dans Julien Green, Journal intégral* 1919-1940, op. cit., p. XXXIX.
  • 20. Julien Green, Journal intégral* 1919-1940, op. cit., p. 140-141.
  • 21. Ces premières lignes en caractères romains correspondent au texte établi par Green pour son livre-journal.
  • 22. Les lignes en italique correspondent au journal manuscrit et n’avaient pas été publiées avant l’édition publiée en 2019-2021.

Pour citer cet article: 

Simonet-Tenant Françoise, « Lire le Journal intégral de Julien Green », dans « Entretiens », EcriSoi (site Internet), 2022, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/babel/lire-le-journal-integral-de-julien-green, page consultée le 31/01/2023.