Saint-Exupéry, Antoine de

(Lyon, 1900-Disparition en Méditerranée, 1944)


Écrivain parce que pilote, écrivain parce qu’amant éconduit, écrivain parce que petit prince lové dans l’univers béni d’une enfance heureuse et insouciante : la vie d’Antoine de Saint-Exupéry, aussi rocambolesque sur le plan sentimental que périlleuse dans le domaine de l’aviation, offrait une panoplie de motifs romanesques inséparables du contexte existentiel dans lequel ils s’inscrivent. C’est en effet précisément à partir du triple matériau de l’enfance, de la vie sentimentale ou héroïque du pilote de l’Aéropostale puis du pilote de guerre que se construisent tous ses récits, de sorte que son écriture s’architecture autour du paradigme des écritures de soi sans répondre aux exigences de la stricte autobiographie.

S’il n’est pas question de récit d’enfance à proprement parler, cette dernière est disséminée çà et là dans l’œuvre, à travers l’évocation de la maison, réelle, onirique, fantasmée, eschatologique : le château Saint-Maurice-de-Rémens, espace nostalgique et terreau fécond de rêveries (Terre des hommes, Pilote de guerre) qui contamine l’imaginaire créé autour de la maison de Geneviève (Courrier Sud) ou du palais du caïd (Citadelle). Par ailleurs, l’entourage féminin du jeune Antoine constitue un éventail de figures féminines, qu’elles soient explicitement honorées (la lingère dans Terre des hommes, la gouvernante dans Pilote de guerre) ou discrètement célébrées (la mère dont la tendresse et la délicatesse fondent la douce gestuelle de Geneviève, de Simone Fabien ou de l’infirmière de Manon, danseuse). Enfin, l’image d’Antoine enfant, blondinet bouclé surnommé le « roi soleil » par sa sœur Simone, est incontestablement consacrée dans le conte grâce à l’effigie du petit prince.

La reconfiguration de l’autobiographie cristallise en ce sens l’émancipation créatrice de l’écrivain, lequel se fait volontiers poète vagabond, nouvel Ulysse en quête de la femme aimée dans les Poèmes pour Loulou adressés à la fiancée d’alors, Louise de Vilmorin. Plus tard, Courrier Sud exacerbe la thématique de l’amant désolé et profondément marqué par la blessure de fiançailles rompues : d’Ulysse on passe à Orphée, que la langueur mélancolique mène à une fin funeste. Égérie vitale et sensuelle mais orgueilleuse, jalouse et capricieuse, la rose du petit prince subsume quant à elle le paradoxe de Consuelo qu’Antoine épouse en 1931 : et si le petit prince la quitte, excédé par son excentricité, c’est pour mieux revenir auprès d’elle, conscient de sa responsabilité – toute l’aventure sentimentale, jalonnée de conflits qui déchirèrent les époux, est condensée dans l’aveu tacite d’une passion à la fois centrifuge et centripète.

Mais c’est bien sûr dans ses expériences de pilote que Saint-Exupéry puise l’essentiel de son matériau littéraire. L’aventure aéropostale n’aura duré que six ans pour Saint-Exupéry (1926-1932) ; pourtant, ces six années vont sceller la destinée littéraire de l’écrivain, puisque c’est autour de l’univers de la Ligne que s’agenceront ses premiers romans, Courrier Sud, Vol de nuit, et son recueil d’articles remaniés Terre des hommes. Ainsi, par le biais de son œuvre, dans laquelle les noms prestigieux de pilotes (Mermoz, Guillaumet) côtoient des personnages de fiction (Jacques Bernis, Fabien), Saint-Exupéry, loin de céder au stéréotype et à l’exotisme de telles figures, contribue non seulement à l’édification de la légende de l’Aéropostale, mais crée lui-même sa propre légende. Le caractère novateur de sa poétique de l’aviation résorbe le schème ascensionnel d’Icare pour privilégier celui de la descente dans un monde souterrain : le pilote, héros de l’ombre et des profondeurs, est auréolé d’un même prestige mythique, de sorte que l’historicité propre à l’autobiographie ne résiste pas longtemps au processus de mythification. La reconfiguration de l’autobiographie a donc cédé le pas à une autobiographie mythifiée, participant à l’édification légendaire d’un homme dont l’envergure à l’international ne fait pas doute.

Si tous ces récits de Saint-Exupéry conservent une part autobiographique importante sans relever cependant de l’autobiographie pure, deux récits, Pilote de guerre et Lettre à un otage, échappent au caractère anhistorique des premiers et contextualisent clairement l’expérience personnelle de l’homme confronté à la guerre. Cependant, de la même manière que les indices autobiographiques avaient tendance à s’effacer dans Terre des hommes – comme le révèle la confrontation des articles de L’Intransigeant et leur remaniement dans le récit –, Saint-Exupéry réduit les particularités autobiographiques et ne retient de l’expérience personnelle que sa dimension exemplaire, de sorte que ce dépassement favorise une lecture allégorique. Ces deux récits dépouillent l’évènement autobiographique d’une singularité propre pour réhabiliter en définitive la grandeur de la France : de l’expérience individuelle surgit un hymne à la réconciliation.

La modernité narrative de Saint-Exupéry réside précisément dans cet entremêlement du témoignage, du souvenir, de l’imaginaire et des méditations humanistes : si la reconfiguration autobiographique aboutit à une mythification, ce dépassement de l’historicité est en définitive nécessaire à l’allégorie de laquelle émane une célébration des valeurs humanistes : la responsabilité, la fraternité, la charité. Grâce à ses récits autobiographiques, Saint-Exupéry nous tend un miroir dans lequel se réfléchit la destinée humaine, pour provoquer en nous une prise de conscience quant au rôle de tout être humain : « Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, [écrit-il au terme de Terre des hommes], alors seulement nous serons heureux. Alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix, car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort. »

Bibliographie

Antoine de Saint-Exupéry, Œuvres complètes, dir. Michel Autrand et Michel Quesnel, avec la collaboration de Paule Bounin et Françoise Gerbod, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1994 (tome I, 1312 p.) et 1999 (tome II, 1568 p.).

Antoine de Saint-Exupéry. Du vent du sable et des étoiles, édition établie et présentée par Alban Cerisier, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2018, 1680 p.

Alain Cadix (dir.), Saint-Exupéry. Le sens d’une vie, Paris, Le Cherche midi, coll. « Ciel du monde », 1994, 240 p.

Curtis Cate, Antoine de Saint-Exupéry, laboureur du ciel [1973], trad. par Pierre Rocheron et Marcel Schneider, Paris, Grasset, 1994, 432 p.

Stacy de La Bruyère, Saint-Exupéry. Une vie à contre-courant, trad. par Françoise Bouillot et Dominique Lablanche, Paris, Albin Michel, 1994, 552 p.

Olivier Odaert, Saint-Exupéry écrivain. Poétique et Politique de la gravité, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2018, 214 p.

Georges Pélissier, Les Cinq Visages de Saint-Exupéry, Paris, Flammarion, 1951, 235 p.

Alain Vircondelet (dir.), Renaissance de Saint-Exupéry, Paris, Écriture, 2016, 450 p.


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Pour citer cet article: 

Goutaudier Amélie, « Saint-Exupéry, Antoine de », dans Dictionnaire de l’autobiographie, dir. F. Simonet-Tenant, avec la collab. de M. Braud, J.-L. Jeannelle, P. Lejeune et V. Montémont, Paris, Champion, 2017, p. , en ligne, URL : https://ecrisoi.univ-rouen.fr/dictionnaire/saint-exupery-antoine-de, page consultée le 31/01/2023.